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Les coulisses
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Dans L’Entreprise des Indes, Bartolomé Colomb raconte la préparation
du voyage de son frère aux dominicains Las Casas et Jérôme.
Au tour d’Erik Orsenna de se livrer à l’exercice de la confession.
Comment est née l’idée d’une fiction autour du grand Christophe
Colomb et surtout, racontée par son frère Bartolomé ?
Depuis que je navigue, Christophe Colomb est mon héros. Je cherchais
absolument une histoire pour lui rendre hommage. Un jour, je lis que,
en août 1476, il a fait naufrage et trouvé refuge à Lisbonne
chez Bartolomé, son petit frère cartographe. Il m’a fallu
environ un an pour recueillir toutes les informations nécessaires
et les quatre dernières années pour écrire le roman,
car il ne suffisait pas de poser des faits, mais bien d’incarner, d’inventer
les personnages.
On lit dans L’Entreprise des Indes qu’une telle Découverte n’a été rendue
possible qu’à travers l’association de deux frères. L’un
œuvrant dans l’ombre pour le triomphe de l’autre. Que vous inspire
cette formule ?
Je connais bien le milieu des navigateurs, et des navigateurs solitaires
en particuliers. Lorsqu’on les voit, il faut bien se dire que c’est la
partie émergée de l’iceberg : derrière eux travaillent
des équipes. L’ombre m’a toujours fasciné. Les gens de lumière
s’appuient toujours sur les gens de l’ombre. Comme conseiller de ministres
et d’un président, j’ai à ma manière été un
Bartolomé. J’ai toujours préféré l’ombre.
L’épopée des frères Colomb est dominée par
un éloge des mathématiques et de la littérature.
Que dites-vous à tous ceux qui vivent sans l’un ou l’autre ?
Pendant des siècles, on a navigué le long des côtes,
on n’avait donc pas besoin des mathématiques. Puis quand on a perdu
de vue la Terre, il a bien fallu se servir du ciel, mesurer la hauteur
des étoiles. Pour ne pas se perdre dans le réel, on a besoin
d’abstrait, des mathématiques. C’est un paradoxe vertigineux.
J’ai toujours aimé les mathématiques. Elles sont un « jeu-vrai » qui
permet d’accroître la vérité. Si c’était à refaire,
j’essaierais d’être mathématicien. Hélas, je ne suis
pas assez intelligent.
L’année 1484 est capitale dans l’histoire de la Découverte.
C’est là que Christophe Colomb se voit refuser l’aide royale pour
son projet devant le Comité des mathématiciens. Pensez-vous
que les bouleversements et les grandes Découvertes, portées
par les grands hommes, se nourrissent de l’affront ?
Absolument. Dans une vie, qu’elle soit intime ou sociale, tout se
joue dans l’affrontement au réel. Si j’avais été membre
du Comité des mathématiciens, j’aurais sûrement refusé le
projet de Christophe. Mais si j’avais été le roi, j’aurais
sans doute accepté. Christophe Colomb ment, à l’évidence.
C’est par le mensonge qu’on accroît la vérité. De
la même manière que c’est toujours par le traître que
se poursuit l’action. C’est en quelque sorte l’idée du « mentir-vrai » d’Aragon
pour définir le roman.
Le temps consacré aux recherches, aux voyages, aux rencontres et à l’écriture
du roman s’est étalé sur plusieurs années. Quel passage
vous procure le plus de joie et quel autre vous a demandé le plus
d’énergie ?
L’écriture n’est pour moi en rien une souffrance. Quand je trouve
une page mauvaise, je me dis que c’est normal et donc je recommence.
Pour moi, le retravail est toujours un moment de bonheur : il y
a eu neuf versions
de ce livre ! Tout cela pour dire que je n’ai pas de préférence
; à un moment donné, je sais que je ne peux pas faire mieux.
Et c’est alors que le livre est fini.
«
Regardez-vous, tous autant que vous êtes : des esclaves, des moutons
! Vous suivez les lignes. Moi, j’invente. Le mensonge est une chevalerie. » Que
dit Erik Orsenna, le romancier, du Mensonge et de la Vérité,
chers aux cartographes de L’Entreprise des Indes ?
Inventer, c’est l’audace d’aller au-delà des cartes. Mentir, c’est
explorer ce qui n’est pas connu. C’est comme le voyage. La plupart des
gens voyagent pour vérifier, ce qui est proprement inutile. Avoir
raison n’apprend rien. J’adore avoir tort.
Ce roman réunit à la fois votre fièvre du voyage,
de la mer, des mots, de la musique et de l’amour. Quelle étape
représente L’Entreprise des Indes dans votre œuvre ?
Mon idée est de faire le point tous les dix ans en racontant une
histoire qui me dépasse. Je l’ai fait avec L’Exposition coloniale en 1988 et avec Longtemps en 1998. Beaucoup de ce que je pense aujourd’hui
du monde se trouve dans ce livre.
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